Un poète formé à la gravure

William Blake naît à Londres en 1757 et entre très jeune dans l'atelier du graveur James Basire. Cette formation lui donne une connaissance complète de la préparation des plaques, du trait inversé, de l'encrage et du passage sous presse. Lorsqu'il publie ses propres poèmes, il possède donc les moyens techniques de les inscrire dans une forme qui ne dépend pas entièrement d'un éditeur ou d'un illustrateur extérieur.

Cette autonomie reste relative. Le papier, le cuivre, les pigments et le temps de travail coûtent cher; la diffusion demeure limitée. Elle permet néanmoins à Blake de traiter la page comme une composition indivisible. Le poème ne précède pas une image venue l'expliquer. Lettres, bordures, figures et végétation s'organisent ensemble, et leur rapport change d'un exemplaire à l'autre.

L'impression enluminée

À la fin des années 1780, Blake met au point le procédé généralement appelé relief etching ou impression en relief. Il écrit et dessine avec un vernis résistant à l'acide directement sur la plaque de cuivre. L'acide creuse les zones découvertes, tandis que les traits protégés restent en relief et reçoivent l'encre. Texte et dessin peuvent ainsi être imprimés au même passage.

La plaque impose d'écrire à l'envers, sauf lorsqu'un transfert préparatoire est employé. Après l'impression, Blake et parfois Catherine Blake ajoutent des couleurs à la main. Le procédé combine reproduction et variation. Il produit des séries, mais chaque tirage conserve des écarts d'encrage, de teinte, de retouche et d'ordre. Parler d'une édition identique à elle-même décrirait mal ces objets mouvants.

Songs, Marriage et livres prophétiques

Songs of Innocence paraît en 1789, puis l'ensemble est réorganisé avec Songs of Experience en 1794. Les poèmes courts semblent d'abord accessibles, mais leur voisinage, leurs images et leurs changements d'ordre compliquent la lecture. L'innocence et l'expérience ne forment pas deux âges successifs parfaitement séparés. Elles deviennent deux états qui s'éclairent et se contredisent.

The Marriage of Heaven and Hell, Europe, America a Prophecy, The First Book of Urizen et Jerusalem déploient ensuite une mythologie personnelle plus vaste. Blake emprunte à la Bible, à Milton, à la politique révolutionnaire et à ses propres visions. Les personnages et les lieux se transforment d'un livre à l'autre. Leur instabilité appartient au système, qui cherche moins à fournir un dictionnaire qu'à rendre visibles des forces en conflit.

Vision et travail manuel

Blake affirme avoir perçu très tôt des présences et des scènes invisibles aux autres. Ces récits ont contribué à son image de prophète inspiré. Ils ne doivent pas masquer la discipline matérielle de son art. Une page demande une composition préparée, une plaque, plusieurs opérations chimiques, l'encrage, le tirage et parfois une longue mise en couleur.

Le vocabulaire de la vision et celui de l'atelier se renforcent chez lui. La révélation doit trouver une technique capable de résister à la séparation ordinaire des métiers. Blake grave ses textes parce que le mode de production participe à leur sens. Il contrôle la taille, la position et la relation des signes, quitte à limiter fortement le nombre de lecteurs.

Des exemplaires qui ne racontent pas la même chose

Les institutions conservent aujourd'hui plusieurs exemplaires des livres enluminés. Leur comparaison révèle des différences considérables. Une même plaque peut être imprimée dans une tonalité sombre ou claire, puis colorée avec des choix qui modifient le climat du poème. Des pages sont ajoutées, retirées ou déplacées. L'objet complet doit donc être étudié en plus de chaque image isolée.

La reproduction numérique facilite cette comparaison tout en créant un autre risque: aplatir les dimensions, les transparences et les traces de presse. Une page affichée seule paraît définitive. Replacée dans son exemplaire, elle redevient un moment d'un parcours. L'œuvre de Blake réclame ainsi une lecture proche de la critique génétique, attentive aux états et aux variantes.

Une influence fondée sur la fusion

La postérité de Blake traverse la poésie, la peinture, la musique, la bande dessinée et le livre d'artiste. Les artistes y trouvent moins un style à reproduire qu'un modèle d'intégration. Il montre qu'un auteur peut inventer simultanément une mythologie, un alphabet visuel et un mode de publication.

Cette ambition explique aussi la difficulté de son œuvre. Extraire une phrase, un personnage ou une gravure donne accès à une partie seulement du dispositif. Les livres enluminés demandent de regarder et de lire dans le même mouvement. Leur radicalité tient encore à cette exigence simple et rarement satisfaite: aucun élément de la page ne doit être considéré comme secondaire.

Catherine Blake et la réalité de l'atelier

La fabrication des livres ne se déroule pas dans la solitude absolue du génie visionnaire. Catherine Blake apprend à imprimer, aide à la mise en couleur et participe à la gestion quotidienne d'un atelier aux ressources limitées. Les contours exacts de son intervention varient selon les périodes et les exemplaires, mais sa présence rappelle qu'un livre attribué à un seul nom peut dépendre de plusieurs gestes coordonnés.

Reconnaître cette dimension ne retire rien aux inventions de William Blake. Elle rend leur production plus concrète. Les plaques doivent être nettoyées, les feuilles séchées, les pigments préparés et les exemplaires assemblés. Le monde prophétique passe par ces tâches répétitives. L'objet final conserve ainsi deux histoires entremêlées: celle d'une cosmologie personnelle et celle d'un petit atelier londonien qui cherche à faire circuler des pages difficiles à vendre.

Une mythologie engagée dans son époque

Les figures inventées par Blake ne flottent pas hors de l'histoire. Révolution américaine, Révolution française, industrialisation, pauvreté urbaine et esclavage traversent ses textes et ses images. Leur présence est souvent indirecte, déplacée dans des prophéties où les continents deviennent personnages et où l'autorité religieuse prend une forme monstrueuse.

Cette transposition explique les désaccords d'interprétation. Blake soutient l'émancipation tout en employant des images héritées de son époque; il critique l'empire et construit sa propre géographie symbolique. Lire les livres enluminés demande donc de rapprocher vision et politique sans faire de chaque créature l'équivalent simple d'un événement. La mythologie transforme l'histoire, elle ne la remplace pas.

Références