Photographe et cinéaste · né en 1967 · disparu en 2024

Edgard de Nicey

Edgard de Nicey est né en 1967. Il a photographié pendant presque quarante ans, puis il a fait des films. Il a disparu en 2024.

J'ai travaillé avec lui à partir de 2020. Ce que je publie ici vient de la maison familiale, où un proche a retrouvé ses tirages, ses carnets et ses bandes. Il me les a confiés.

Edgard parlait peu de ses images. Je ne les explique pas non plus. Je dis ce que je sais, et je dis quand je ne sais pas.

Héléna Kovskaia

Un homme de dos dans un champ, un arbre dans la brume

Avant les images

Ce que je sais

Je l'ai connu en 2020. Il avait cinquante-trois ans. Il m'a reçue chez lui, dans la cuisine. Il y avait un évier de grès, une table recouverte d'une toile cirée à carreaux, des bacs de développement empilés sur le buffet. Il m'a servi du café dans une tasse sans anse. Il n'a pas regardé ce que j'avais apporté. Il m'a demandé combien de temps je pouvais rester sans parler.

Il se levait à cinq heures et développait avant d'avoir adressé la parole à quelqu'un. Il buvait son café très chaud, dans la même tasse, qu'il lavait lui-même et ne rangeait jamais. Il portait des gants de coton pour toucher les tirages. Le reste du temps il avait les ongles tachés de fixateur. Il disait « ce soir » pour tout ce qui se faisait après trois heures de l'après-midi.

J'ai travaillé avec lui pendant quatre ans. Nous faisions les films qu'il avait décidé de faire, sans producteur, avec ce que nous avions. Il parlait peu pendant les prises. Ensuite il restait assis devant les images jusqu'à la nuit, et il me disait seulement ce qu'il fallait refaire.

On m'a dit qu'il avait commencé très jeune, chez ses parents, dans la maison familiale. Il travaillait chez un imprimeur, où il avait appris à reconnaître un papier au toucher. À la maison, on ne comprenait pas pourquoi il achetait de la pellicule plutôt qu'un autoradio. Il rangeait ses films dans le tiroir du bas d'une commode.

Un mardi de 2024, nous avons préparé les plans du lendemain. Il a relu la liste des lieux, il a dit qu'il finirait lui-même. Le mercredi, il n'était pas au rendez-vous. Je suis allée chez lui. Sa voiture était dans la cour, ses lunettes sur la table de la cuisine, la tasse dans l'évier. Le téléphone sonnait dans le tiroir du buffet.

Depuis, on dit des choses. Qu'il est parti de lui-même. Qu'il est mort quelque part sans qu'on l'ait trouvé. Qu'il travaille ailleurs sous un autre nom. Je n'ai rien qui permette de choisir. Quand on me demande, je réponds qu'il a disparu en 2024, ce qui est exact.

Un proche m'a confié ce qui avait été retrouvé dans la maison familiale : des boîtes à chaussures pleines de négatifs, des classeurs de tirages, des carnets, des textes, des bandes magnétiques. Je les ai ouverts un par un sur la table de ma cuisine. J'ai cherché ce qu'ils avaient en commun : un lieu, un visage, une lumière. J'ai fait des tas. Je n'ai pas remis les images dans l'ordre, et je ne sais pas s'il y en avait un.

Les séries plus bas sont le résultat de ces tas. Je peux me tromper.

Sa manière de travailler

Lentement, à la main

Edgard travaillait avec ses mains, lentement, et dans un ordre qu'il ne changeait pas. Il photographiait sur pellicule. Il développait ses films dans la cuisine, avec une cuve et un thermomètre à alcool, et il tirait dans une pièce du fond dont il avait aveuglé la fenêtre avec du carton. Les tirages se faisaient la nuit. Il ne confiait rien à un laboratoire, ni les films ni les épreuves.

Quand le tirage était sec, il le reprenait. Il grattait l'émulsion avec la pointe d'un cutter, il passait la feuille au-dessus d'une flamme, il découpait un morceau de visage ou de mur et le recollait à côté. Il disait qu'une image se fabrique jusqu'au bout et que la prise de vue n'en fait que la moitié.

Il gardait tout. Les ratés, les négatifs rayés, les épreuves d'essai, les chutes de papier, rangés dans des boîtes à chaussures étiquetées au crayon avec une date et un chiffre. Quand on ouvre une boîte, on trouve la même vue six fois, à des degrés différents de noir. Il ne choisissait pas la bonne. Il les gardait toutes.

Dans ses carnets, à côté des numéros de vues et des heures, il dessinait ce qu'il n'avait pas réussi à photographier : un escalier vu en rêve, une silhouette sur un palier, une pièce où il n'était jamais entré. Les dessins sont maladroits. Je les publierai plus tard.

Lieux de passage

Il marchait. Il sortait en fin de journée, entre dix-sept et vingt heures selon la saison, avec un petit appareil à objectif fixe, sans posemètre, et une pellicule noir et blanc qu'il poussait au développement. Il revenait aux mêmes endroits : un carrefour, un chemin entre deux champs, le couloir d'un immeuble. Il y retournait à la même heure pendant des semaines. Ses carnets notent l'heure, le temps qu'il faisait et le numéro de la vue. Pas un mot sur ce qu'il avait en tête.

Il posait l'appareil sur un mur, sur une marche, sur le toit d'une voiture, et il laissait l'obturateur ouvert. Les lampadaires deviennent des taches de lumière. Les passants qui bougent disparaissent, ceux qui s'arrêtent laissent une ombre sur la pellicule. Il faisait aussi des doubles expositions : une rue, puis la même pellicule rembobinée pour y ajouter un arbre ou une silhouette. Il ne notait pas ce qu'il avait superposé. Dans plusieurs vues du lot, je ne retrouve pas la prise de vue d'origine.

Au développement, il forçait. Un révélateur trop concentré, un film poussé, un tirage sur papier dur. Pour garder le noir du bord de la pellicule, il avait limé le passe-vue de son agrandisseur, ce qui donne à ces tirages un cadre sombre et irrégulier. Les rayures et les traces de doigts sont d'origine. Il n'a jamais refait un tirage pour les enlever.

Sur presque aucune de ces vues il n'y a quelqu'un qu'on puisse nommer. Quand une silhouette apparaît, elle est de dos ou trop loin. On voit un endroit, une heure, un état de la lumière. On ne voit pas ce qui l'a fait s'arrêter là.

Appareil
compact 35 mm à objectif fixe, sans posemètre
Pellicule
noir et blanc, poussée au développement
Prise de vue
longue pose, double exposition
Développement
révélateur concentré, cuve, cuisine
Tirage
papier dur, bord de la pellicule conservé

Lot 1 · 7 vues

Heures creuses

Des rues et des champs dans la brume, la nuit, à l'heure où l'on est chez soi. Sur une vue, une balançoire avec quelqu'un d'assis. Sur une autre, un chemin, une flaque, une silhouette debout. Quand quelqu'un apparaît, il est de dos ou trop loin pour qu'on le reconnaisse.

Lot 1 · 8 vues

Passages

Des couloirs, des arches, des portes entrouvertes, une chaise seule dans une pièce, la même chaise avec son ombre sur un mur. Je ne sais pas où ces photos ont été prises, ni si c'est un seul endroit ou plusieurs.

Portraits rapprochés

Pour les visages, il utilisait un autre appareil : un reflex d'occasion avec un objectif de 50 mm. Il travaillait dans une seule pièce, chez lui ou chez ses modèles, avec une seule source de lumière : une fenêtre, ou une ampoule nue posée près du sol. Il photographiait en couleur et ne mettait jamais de filtre. Les peaux sont orangées, les ombres bleues. Il disait que c'était la couleur d'une pièce quand on y reste trop longtemps.

La séance consistait à attendre. Il installait le modèle sur une chaise, lui demandait de regarder l'objectif et de ne plus bouger. Puis il parlait, longtemps, de tout sauf de la photo : du prix du pain, de la météo, de son père. Il déclenchait quand la pose cédait, au moment où le modèle cessait de se tenir. Ses carnets notent des séances de quatre, cinq, six heures. Il pensait qu'un visage gardé assez longtemps dans le cadre finit par montrer autre chose que ce qu'on y a mis.

Les modèles étaient des voisins, des collègues, des gens rencontrés dans une salle d'attente. Quelques-uns reviennent d'une série à l'autre. La plupart ne sont pas nommés. Ils ont signé un papier que je n'ai pas, ou ils n'ont rien signé.

Une séance s'est terminée par la mort d'une personne. Il y a eu un scandale, une enquête, et aucune responsabilité n'a été établie. Je n'en dirai pas plus ici. Je signale seulement que je n'ai retrouvé aucun tirage de cette séance.

Appareil
reflex 35 mm d'occasion, objectif de 50 mm
Pellicule
couleur, sans filtre
Lumière
une seule source, fenêtre ou ampoule
Séance
de quatre à six heures, un modèle à la fois
Modèles
voisins, collègues, inconnus

Lot 2 · 6 vues

Tenir le cadre

Des visages cadrés de près, qui regardent l'objectif. Une lumière qui vient d'un seul côté, des peaux orangées, des fonds bleus. On devine un col de dentelle, un pull, une chemise. Ce sont des visages de gens qu'on croise. Les carnets ne nomment pas la plupart d'entre eux.

Lot 3 · 5 vues

Dossier R.

Une même femme, cinq fois, rousse, toujours à moitié dans l'ombre. Les enveloppes qui contenaient ces tirages portaient la lettre R, écrite au crayon. Je ne sais pas qui elle est. Je ne sais pas non plus si R. est une initiale, un prénom ou un rangement.

Montages obsessionnels

Les planches se faisaient à partir de ce qu'il avait déjà. Il tirait plusieurs exemplaires d'une même image, les découpait, les collait sur une feuille de carton gris, les couvrait de notes à l'encre, puis il photographiait la feuille entière sur un banc de reproduction qu'il avait fait monter dans la pièce du fond. Le résultat s'appelle une planche.

Sur une planche, on voit des visages rapprochés par leur ressemblance, des enfants alignés comme pour une photo de classe, des bouches ouvertes. Certaines planches ont été rephotographiées trois ou quatre fois, chaque copie un peu plus abîmée que la précédente. Dans les marges il a écrit des dates, des prénoms, parfois des chiffres que je n'ai pas su lire. L'écriture change d'une planche à l'autre, tantôt appliquée, tantôt pressée.

Il appelait ça classer. Il cherchait ce qui revient d'un visage à l'autre. Il pensait que le mal laisse une trace visible sur un visage et que cette trace se voit mieux quand on compare. Je lui ai demandé une fois s'il parlait du mal au sens moral ou d'une matière qu'on pourrait isoler. Il n'a pas répondu, il a repris ses ciseaux.

Il photographiait aussi les objets de la maison : la vaisselle, les clés, des montres, les portraits encadrés qu'on laisse sur les buffets. Même patience, même méthode : la lumière d'une fenêtre, une longue pose, un fond qui se dissout. Je crois qu'il les traitait comme des visages. On m'a dit que la maison familiale en était pleine et qu'il y allait le dimanche.

On retrouve la même chose dans les films que nous avons faits ensemble : des plans longs, une caméra fixe, un visage qui reste dans le cadre jusqu'à ce qu'il cède. Je les ai montés avec lui.

Appareil
banc de reproduction
Support
tirages noir et blanc, virés au sépia
Méthode
découpe, collage, notes manuscrites, rephotographie
Format
planches d'environ 24 x 30 cm
Lieu
la pièce du fond, chez lui

Lot 4 · 12 vues

Atlas

Des planches de visages découpés, collés, alignés, avec des pages manuscrites dans les marges, et quelques portraits seuls, fissurés ou voilés, que je crois tirés d'anciennes planches. Je n'ai pas réussi à lire toutes les marges. Il a dû y travailler pendant des années.

Lot 5 · 8 vues

Inventaire

Des objets photographiés de près : vaisselle, urnes, clés, montres, portraits encadrés, une boîte de photographies anciennes. On m'a dit que la maison familiale en était pleine. Je n'y suis pas allée. Je ne sais pas si ces objets appartenaient à sa famille ou si Edgard les avait ramassés.

Si vous avez connu Edgard, si vous reconnaissez un lieu, un visage, une pièce, dites-le en commentaire sous les vidéos.

Ce que j'en pense, je ne l'écris pas sur cette page. Pas pour l'instant.

Archives de Nicey, lots confiés par un proche de la famille. Edgard n'a rien légendé : les titres des séries et leur répartition sont de moi.

Heures creuses · 1 sur 7

Un arbre nu dans la brume, le bord de la photo noirci